Le rayon du fond

[mercredi 28 juin 2017]
L'instantanéité

         Je ne suis plus sur les réseaux sociaux. J'ai quitté Facebook, je méprise Twitter, je ne comprends pas Instagram ni Snapchat. Et chaque fois que j'en entends parler, je me réjouis de mon propre choix. Pourquoi ? Parce qu'ils servent un concept que je crains et que je déteste : l'instantanéité. J'appelle ainsi le fait de vouloir une réaction (une réponse, une récompense...) tout de suite, sans attendre. C'est une sorte d'impatience, créée par la société numérique, qui s'étend désormais à notre vie quotidienne et à nos rapports humains. Pourquoi cette instantanéité est-elle une source d'insatisfaction ? On pourrait penser qu'elle est simplement une manière différente et innovante de voir le monde. Mais en réalité, elle en éloigne un peu plus, et elle nous éloigne aussi de nos proches, sous couvert de vouloir nous en rapprocher. Nous avons mis plusieurs millénaires à inventer le livre de poche, peut-être autant à maîtriser la cuillère : il faut avancer dans notre période actuelle d'apprivoisement du numérique pour nous débarrasser de l'instantanéité.

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I)  Une vieille c**** élitiste

         L'instantanéité est le résultat de l'avancée, technologique, et elle-même permet l'innovation et le progrès, parce qu'elle exige l'adaptation.

a) Livres et liseuses : c'était mieux avant ?

         Je suis connue sur le podcast en ligne de La Cellule pour ne pas aimer les liseuses numériques. Cette réputation va désormais de paire avec une image d'élitiste bornée[1]. L'un des auditeurs invitait à aller tester ces objets, pour en apprécier les véritables capacités. La vérité est que je connais leurs avantages, et qu'ils sont en effet nombreux. D'abord, l'ergonomie du livre papier a été très bien réadapté dans ces petits appareils. La lumière n'est pas agressive, les pages se tournent comme celles d'un livre, on peut même agrandir l'image si les caractères sont trop petits pour notre vue. Comme sur un ouvrage papier, on peut prendre des notes et laisser des signets. Le livre numérique permet aussi de nouvelles formes de créations : imaginons une histoire, une œuvre construite à la manière des « livres dont vous êtes le héros », qui ferait voyager dans l’œuvre non plus de manière linéaire, mais par bonds surprenants, dans des directions inconnues du lecteur. Le livre numérique permettrait ce genre d'invention. Enfin, il donne accès à des ressources très rares et très coûteuses, au plus grand nombre : un étudiant qui a besoin d'une thèse de mille pages uniquement conservées dans les archives de la recherche nationale de l'Ouzbékistan, et dont l'impression et l'envoi papier ne peut se faire qu'en payant trois bras et demi, aura tout intérêt à télécharger la version immatérielle. Et c'est valable pour des besoins plus modestes : les classes dans lesquelles j'enseigne n'ont pas toujours les moyens d'accéder aux œuvres données en cours, et me demandent souvent si elles sont trouvables en ligne. Je n'encourage pas ce genre de démarche, mais quand elles le sont, je l'avoue. Je préfère que mes élèves lisent en version numérique, plutôt que pas du tout.
          De fait, on pourrait se dire que le livre papier n'est pas supérieur, car il offre des possibilités réduites.

b) # «  Millenials »

        Le journal en ligne Madmoizelle a publié deux articles sur l’auteur et conférencier Simon Sinek. Le deuxième était rédigé par la chroniqueuse Mymy : http://www.madmoizelle.com/generation-y-millennials-simon-sinek-698709. Elle y explique qu'elle appartient à cette fameuse génération Y, que Simon Sinek appelle les « millenials », et qu'elle en est très heureuse. Contrairement à ce qui se dit chez les vieux, et dans le ton paternaliste et condescendant de Simon Sinek, nous ne sommes pas une génération autiste et solitaire, rivée sur les écrans au moindre temps d'attente. Nous avons juste une manière différente de sociabiliser et d'appréhender le monde. Dans nos poches, nous avons le Pérou et le Népal, le bureau ovale et l'université de Cambridge. Nous pouvons discuter de l'actualité en Afrique du Sud avec des habitants de Montréal, ou jouer à l'awalé avec des Japonais. Nous pouvons vérifier aussitôt une affirmation survenue dans une discussion au bar, et ainsi parier sur celui qui avait raison. Bien loin de rester cloîtrés, nous voyageons donc plus que nos aînés. Et nous avons inventé des tas de choses pour augmenter encore notre pouvoir de déplacement et d'apprentissage.



Mymy explique également que, certes, nous avons besoin de récompense et de reconnaissance immédiate, mais que cela a permis beaucoup d'inventions et de créations amusantes : le bullet journal, par exemple, est une nouvelle manière (non numérique !) de voir sa propre progression, et de s’auto-congratuler. Et ça n'est pas un mal : on ne s'encourage pas assez. L'avancement dans l'apprentissage avance mieux quand les réussites sont soulignées plutôt que les échecs.
         Loin d'être un obstacle, l'instantanéité serait donc au contraire source de progrès, et de libération.

c) Tous des Highlander ?

         Le papier est vain. Les écrits encrés peuvent s'envoler en fumée aussi bien que les paroles. Et d'ailleurs, comment laisser une trace de notre passage dans le monde, quand notre création ne peut pas être publiée par des gens capables de nous faire connaître au grand public ? Qui se souviendra de nous, lorsque nos proches auront cessé de lire ou de regarder nos œuvres ? Sommes-nous utiles au monde, si nous nous contentons de notre emploi anonyme dans une société fourmillante ? De même que je peux envoyer mes photos de Californie à l'autre bout de l'Amérique, de l'autre côté de l'Atlantique, je peux aussi en garder une trace perpétuelle sur le cloud. Une part de moi, sinon toute ma personnalité restera ainsi présente quelque part, même après que mon corps aura disparu. C'est ce que dit Cyrus North dans sa vidéo « Pop Up » sur l'application Periscope :


L'angoisse de la mort pousse au besoin de reconnaissance. On veut se sentir reconnu, apprécié, et éloigner de nous la peur de disparaître. C'est aussi pour moi le vrai sens du titre de la série Black Mirror, créée par Charlie Brooker : lorsque nous n'avons plus de batterie, nous nous retrouvons seul face à notre reflet, perdu dans l'écran noir de l'appareil éteint. Sans le numérique, nous sommes condamnés à l'angoisse pascalienne de notre finitude.
         Le numérique permettrait l'accès à l'immortalité, par l'enregistrement et la reconnaissance. Mais en nous dématérialisant, il nous éloigne du monde, dans lequel nous voulions au départ nous ancrer.


II) Adieu, monde cruel

         L'instantanéité n'est qu'une source d'insatisfaction, car elle nous coupe de l'instant présent.

a) Péché de fétichisme

         Au milieu de tous les auteurs indépendants parmi lesquels j'évolue, et qui accordent plus d'importance à l’œuvre qu'à son emballage, je pèche par fétichisme. J'aime le papier. J'ai un rapport très sensuel au livre : le grain de la feuille sous mes doigts, l'odeur du neuf, ou au contraire du vieux... Je ne me sens en pleine possession du livre que lorsque je l'ai maltraité un peu : il a subi des tâches d'eau ou de chocolat, il est gribouillé dans toutes les marges, colorié de long en large… Malgré les nouvelles possibilités de narration qu'offrent les livres numériques, le papier garde un autre avantage qu'on pourrait appeler la « poésie du dictionnaire » : mêmes les hyperliens ne permettent pas l'errance hasardeuse dans les mots et les définitions à laquelle on peut s'abandonner dans un usuel papier. La Cimaise et la fraction, de Raymond Queneau n'aurait pas eu le même effet produit par la technique du « S+7 » de l'OuLiPo :

La cimaise ayant chaponné
Tout l’éternueur
Se tuba fort dépurative
Quand la bixacée fut verdie.

« La Cigale et la fourmi » de Jean de La Fontaine, ainsi réécrite en prenant le septième mot du dictionnaire, après le mot original, aurait eu moins de saveur avec des termes ayant un lien de sens. Il y a trop de connexions de causes à effets dans les hyperliens, on perd le hasard alphabétique. Par ailleurs, je savoure plus un livre à l'approche de la fin. Avec la liseuse, il n'y a plus de finitude, nos ressources elles-mêmes, comme nous, tendent à l'immortalité. Or, le poids du pavé que je porte sur le dos, la place de ma bibliothèque dans mon studio parisien, les contraintes de la compagnie aérienne avec laquelle je voyage me poussent à sélectionner avec soin mes lectures. Je prends mon temps, quand je sais que bientôt, je n'aurai « plus rien à lire ». Et au pire, mon oisiveté post-lecture me permet d'en discuter avec mes proches, et notamment celui auquel j'aurais prêté mon exemplaire, elle me permet d'écrire sur ce que je viens de lire, ou tout simplement de profiter d'un autre aspect des mes vacances ou de mon trajet en bus. « Oui mais moi, quand je suis partie en Australie, j'avais plus de mille deux-cents livres dans ma liseuse, et vingt-quatre heures de trajet ! » Deux questions : tu as vraiment lu tes mille deux-cents livres en un aller-retour ? Et tu partais pour trois mois là-bas, il n'y a aucune librairie en Australie, dans une langue que tu maîtrisais, comme l'anglais par exemple ? Ne pas être en mesure de savourer un livre, et vouloir passer tout de suite au suivant, c'est être dans l'instantanéité, et risquer d'oublier sa lecture, et la valeur de sa lecture.
         L'instantanéité, offerte par un mauvais usage des liseuses, fait perdre sa valeur à l’œuvre, et à l'action de lire.

b) On peut pas avoir la réponse tout de suite, Madame ?

         La chroniqueuse Madmoizelle Mymy répondait à un premier article sur Simon Sinek, qui commentait l’intervention du conférencier dans une émission : http://www.madmoizelle.com/millenials-monde-travail-simon-sinek-698609 . Il explique que les « millenials » sont en réalité soumis à une addiction aux écrans, et aux informations qu’ils fournissent. Lorsqu’on ne peut pas résister à l’envie de consulter son portable pendant que notre ami est parti pour cinq minutes aux toilettes, on peut en effet parler d’addiction. De la même manière que la cigarette donne une contenance, lorsqu’on arrive en avance à un rendez-vous, et qu’il faut attendre l’autre au milieu d’inconnus. Simon Sinek ajoute que cette habitude de la récompense et de la reconnaissance immédiate, ce filtre des photos de vie parfaite, rend notre génération mélancolique. De « millenials » connectés, nous devenons la génération « just fine » (= « bien, bien »). Nos idéaux et nos passions sont vite engloutis par l’impression que nous n’arrivons à rien. En fait, c’est seulement que nous n’avons plus le courage d’essayer longtemps, d’insister. L’instantanéité nous éloigne du bonheur. Je le constate chez les adolescents que j’ai en cours ou en colonie. Ils n’ont plus aucun plaisir à trouver après avoir cherché. Ils ne sentent plus la valeur de l’effort. Faire faire aux élèves un exercice d’explication de texte par questions écrites se solde souvent par : « On peut passer à la correction tout de suite, Madame ? » Non pas parce qu’ils sont désintéressés, ils sont capables de très bien suivre la correction, mais parce qu’ils attendent mes réponses et mes réflexions. Ils ne veulent plus avoir à réfléchir eux-mêmes, ils sont dans la consommation passive des informations. Mais sans réflexion, l’information ne peut devenir connaissance. Plus édifiant encore, voici l’exemple de jeunes en séjour en Angleterre, qui devaient rassembler des indices sur le grand méchant de notre imaginaire. Pour cela, ils avaient à résoudre un jeu de piste, avec des énigmes. Et bien, même sur un jeu (bien moins scolaire et fastidieux qu’une lecture analytique !), ils nous ont demandé dès les cinq premières minutes : « C’est quoi les réponses aux énigmes ? On en a marre de chercher ! »
        En étant élevés dans l’instantanéité, nous devenons des consommateurs d’information condamnés à l’éternelle insatisfaction.

c) « #Neverforget »

         Le premier épisode de 13 reasons why, créée par Brian Yorkey, à partir du roman de Jay Asher, s’ouvre sur deux lycéennes qui font un selfie devant le casier de la défunte Hannah Baker. On voit plus leur visage que le casier recouvert de fleurs et de cartes, mais on ne les reverra plus de toute la série. On ne connaît pas leurs noms, et elles semblent à peine connaître celui de la jeune fille suicidée. Leur vanité, symptôme de leur propre angoisse de la mort, a pris le dessus sur leur bon sens et leur respect. Et de fait, on apprendra ensuite que Hannah est morte à cause des réseaux sociaux, et de leur usage : des informations ont circulé sur elle, qui ont été vues et entendues sans aucun recul, sans aucun regard critique, bref, instantanément, et cela l’a profondément abîmée. En voulant fuir leur angoisse pascalienne par le divertissement, les lycéens de la série (comme beaucoup d’autres dans des faits divers réels), ont eu un comportement mortifère. Et de fait, les réseaux sociaux créent de faux liens, ou donnent l’illusion d’en entretenir des vrais. Lorsque votre meilleure amie annonce à ses cent-trente contacts qu’elle est fiancée simplement en publiant une photo de sa bague sur son profil Facebook, sans prendre le temps d’appeler ses futurs invités, c’est qu’elle a cessé d’être votre meilleure amie. Ce n’est pas parce que vous voyiez les statuts de votre camarade de dortoir tous les jours pendant son année sabbatique au Népal que vous restez proche de lui, et que vous aurez des choses à partager à son retour. L’impression d’information sur vos aventures respectives empêche les véritables échanges et entretient le non-dit. Et puis, quel est le sens du mot « ami » quand vous en avez plus de cent à qui vous souhaitez « HB » (= « Happy Birthday », « joyeux anniversaire »), juste parce qu’un algorithme vous a rappelé la date ? Ou quand vous comptez le nombre de personnes qui suivent votre actualité ? Le très angoissant clip « Carmen », de Stromae, rend tout à fait le véritable effet des réseaux sociaux sur l’amitié et l’amour :



Nos « amis » nous « suivent » et nous « aiment » uniquement parce qu’ils attendent en retour des commentaires et de l’audience. Or, d’autres formes de publicité sont possibles, avec le temps. JK Rowling n’était pas sur Twitter quand Harry Potter à l’école des sorciers est paru. Et puis il y a ceux qui ne prennent pas ces lieux de sociabilité au sérieux. « - Pourquoi tu trolles ? – Parce que c’est marrant. – Qu’est ce qui te fait rire là-dedans ? – Les gens qui s’énervent et qui ne comprennent pas que c’est du troll. – Et tu ne penses pas que s’ils s’énervent, c’est parce que ça les touche, et qu’ils en souffrent ? Silence gêné. – Je sais pas, ça me détend, c’est marrant. » Honnêtement, je n’ai pas encore réussi à obtenir une justification meilleure que celle-là. Encore une fois, un amusement futile sans réflexion sur les conséquences, qui met en jeu notre propre vanité. Enfin, le portable et le numérique ont tué la conversation téléphonique : http://abonnes.lemonde.fr/m-perso/article/2017/06/09/la-petite-mort-de-la-conversation-telephonique_5141505_4497916.html . On préfère désormais la prose synthétique de nos contacts au son de leur voix. L’intimité presque trop sensuelle du dialogue oral est devenue gênante, il faut une distance supplémentaire, ajoutée à l’éloignement géographique. D’ailleurs, même si on connaît un spécialiste du domaine en débat dans une conversation en soirée, qui est alors absent, on préférera la réponse instantanée de Wikipédia, plutôt que d’appeler le spécialiste en question. Une amie vétérinaire s’étonnait que je la contacte pour savoir si les kangourous mâles ont des poches[2], plutôt que de chercher sur Internet. Mais pourquoi me connecter à la toile, quand je peux avoir le plaisir de prendre de ses nouvelles, et qu’en plus je suis sûre de la fiabilité de ma source ? Ça vaut bien la peine d’attendre quelques heures ou quelques jours pour dire « J’avais raison ! », si elle n’est pas disponible tout de suite.
          Bien loin de raccourcir les distances et de pallier les séparations, le numérique et l’instantanéité nous enferment dans une bulle vaine et dangereuse. Pour autant, je me sens tomber dans la diabolisation stérile. Comment utiliser l’immatériel sans tomber dans les travers de l’instantanéité ?


III) Les réseaux sociaux, le livre et la cuillère

         Il faut apprendre à utiliser les ressources numériques, comme nous avons appris à utiliser la cuillère ou le livre papier.

      a)      Vers le monde des Bisounours et de la rentrée en musique

        Oui, c’est ça, en fait je suis un peu comme notre ministre de l’Education, j’attends de vivre dans le monde des licornes et des barbes à papa pailletées, dans lequel on peut espérer qu’un jour nous pourrons préparer une chorale en deux mois de vacation pour que les petits nouveaux n’aient pas trop peur (http://www.education.gouv.fr/cid117986/la-rentree-en-musique.html), et dans lequel nous serons tous formés parfaitement au numérique. Donc, voici mon formidable et très utile vœu pieu : une éducation au numérique qui empêche l’instantanéité, qui montre qu’il faut un nombre limité d’amis sur les réseaux virtuels, à savoir ceux qu’on croise régulièrement, ou qu’on appelle régulièrement au téléphone. Une éducation qui apprend à faire croiser les sources, et à lire entre les lignes de l’information. Qui fait faire des chasses au trésor numérique, très difficiles, mais satisfaisantes après plusieurs heures / jours / années d’effort. Une éducation à l’utilisation responsable et critique, donc. Et ça passe par de petits défis qui font prendre aux élèves du recul sur leur consommation et leur addiction, sans pour autant leur dire que les médias, c’est le mal : http://abonnes.lemonde.fr/education/article/2017/06/04/des-ecoliers-au-defi-de-se-passer-d-ecran-pendant-une-semaine_5138659_1473685.html. Ces enfants étaient catastrophés. Et puis, ils se sont pris au jeu, et l’absence d’instantanéité est devenue à son tour aussi créative que ce dont rêvait Mymy. L’ennui, bien plus que le besoin de reconnaissance, est source d’innovation. Ce qui m’a frappée, c’est qu’ils ont tous passé beaucoup plus de temps avec leurs familles et leurs copains pendant et après l’expérience. Mais ça n’empêche pas non plus de faire des exercices de mathématiques sur l’Environnement Numérique de Travail ou de jouer à Minecraft de temps en temps.

      b)      Ils seraient cachés dans une chambre froide…

         Du pain et des jeux. Voilà une chose qui n’a pas changé depuis plusieurs millénaires d’histoire, c’est que nous sommes en recherche perpétuelle de divertissement et de sensationnel. De fait, mes élèves, de la quatrième au BTS, sont plus intéressés par les images de gens sautant par les fenêtres à cause d’un incendie, ou d’un policier se faisant abattre, que par l’analyse journalistique des faits. De même, ils cherchent le croustillant dans les profils et les flux de leurs petits camarades, et me répondent qu’ils se fichent de la véracité ou non de ce qu’ils font circuler. Parmi l’éducation aux média à construire, il faut donc apprendre à faire la distinction entre journalisme et infotainment. Pour moi, l’apparition de cette manière de transformer l’information en divertissement (« information » plus « entertainment » en anglais), vient de la société numérique de l’instantanéité. Elle est le fruit de deux dynamiques combinées : n’importe qui peut filmer avec son portable, et sont apparues des chaines télévisées d’information en continu. On doit donc réapprendre à lire, plutôt qu’à voir, à lire plusieurs sources, et à attendre que les professionnels aient fait le tri.

      c)      La cuillère numérique, notre carotte cosmique

         Le risque, en voulant nous imposer tout de suite de nous passer de l’instantanéité offerte par les médias, est de tomber nous-mêmes dans l’instantanéité : « On se prive d’écrans, pourquoi est-ce que ça n’améliore pas notre vie ? » « Je ne comprends pas, ils ont décidé d’éteindre leur portable en réunion, mais ça ne les satisfait pas plus… » « Je n’arrive pas à faire comprendre à mes élèves l’importance des sources… » Nous sommes encore dans l’adolescence de notre maîtrise du numérique. Nous aurons atteint la maturité quand nous serons capables de nous en passer pour revenir au matériel et au concret, aussi souvent que nous le voudrons. En fait, il faut devenir des épicuriens du numérique : savoir attendre et se passer des besoins superflus, pour pouvoir profiter au maximum des véritables avantages de l’immatériel. Umberto Eco a dit : « Le livre est comme la cuiller, le marteau, la roue ou le ciseau. Une fois que vous les avez inventés, vous ne pouvez pas faire mieux. Vous ne pouvez pas faire une cuillère qui soit mieux qu’une cuillère. »[3] Nous n’avons tout simplement pas encore inventé l’équivalent de la cuillère en terme de numérique. Et tant que ce ne sera pas le cas, nous serons soumis à l’instantanéité.

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         Je préfère le long processus du bouche à oreille à l'instantanéité des réseaux sociaux. Je me prive pour l'instant d'outils sans doute utiles, mais que je ne sais pas encore utiliser : les liens immatériels ont nourri des illusions dangereuses sur mes amitiés, je ne sais pas me détacher du shitstorm, je me fais peur quand je recherche la récompense immédiate. J’attends le moment où il y aura le plaisir de l’attente sur la toile, où nous aurons peu de followers, mais serons en mesure de les connaître tous, sans pour autant se soucier de leur nombre, où le cheminement de la recherche sera aussi voire plus important que la réponse.





[1]             Voir le podcast sur « L'emballage », et les réactions qu'il a suscitées : http://www.lacellule.net/2014/12/podcast-jdr-lemballage.html
[2] NB : Non, ils n’en ont pas.
[3] Jean-Claude Carrière, Umberto Eco, N’espérez pas vous débarrasser des livres.

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