Conversations avec les pros

Conversations avec des professionnel.le.s

Dans ce rayon de la bibliothèque sont rangées des interviews de professionnel.le.s que j'ai la chance de côtoyer ou d'avoir côtoyés.
Ce seront principalement des créateurs (de jeux, de livres...) mais il pourra aussi y avoir d'autres professions que je trouvais intéressantes de présenter.
Ce sont des questionnaires papier : il y aura parfois des affirmations avec lesquelles je ne serai pas d'accord, ou dont j'aurais aimé discuter un peu plus avec les personnes, mais ce ne sera pas fait instantanément. Je pense que je prendrai le temps d'y revenir plus tard (notamment les mois comme celui de mai 2017 où personne n'a eu le temps de me répondre).

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Mélanie Farjon, enseignante et dessinatrice BD


Comment s'organise ton travail d'enseignante au quotidien ? Et d'auteur de bande dessinée ? Sur lequel des deux passes-tu le plus de temps ?

Je fais d'abord passer l'enseignement en premier, autrement je me retrouve vite débordée, et cela se ressent dans mes cours si je les délaisse. Lorsque j'ai moins de travail, ou que c'est moins pressé, je me consacre alors à mes bandes dessinées (je suis en ce moment dessus presque à temps plein, avec l'approche des grandes vacances).[1]  J'y passe donc moins de temps, mais je passe beaucoup de temps à côté à réfléchir à mes histoires, personnages, etc, et cela parfois même au collège !


Quel a été ton parcours (scolaire et personnel) pour arriver à ces deux métiers ?

Les deux sont reliés bien sûr à l'art, étant professeur d'Arts Plastiques. Depuis ma toute première BD en primaire, que je conserve précieusement, je ne me suis jamais arrêtée. J'ai pris des cours auprès d'un professionnel en Bande Dessinée, et celui-ci m'a donné envie de continuer, mais aussi d'enseigner ma passion. En grandissant, j'ai vu que ces ateliers (pour adultes et enfants) ne me permettraient pas de vivre correctement, j'ai donc fait passer la BD en arrière-plan. Pourtant, j'ai tenté à l'Université de la mettre en valeur, mais mes professeurs ne la voyaient pas d'un bon œil. J'ai obtenu le CAPES pour devenir enseignante, et j'ai basé entièrement mon mémoire de première année dans l'enseignement sur la Bande Dessinée auprès des adolescents. Ma soutenance réussie, j'avais réussi à montrer à mes professeurs le rôle qu'elle peut avoir, autant pour des élèves que pour des adultes.
Finalement, je savais qu'enseigner me permettrait d'avoir assez de temps pour moi et mes BD.



Quand tu dessines, y a-t-il des thèmes qui te tiennent à cœur ? Des techniques ?

Les thèmes qui me tiennent à cœur restent toujours le fantastique. Depuis quelques temps, je me base sur la mythologie nordique, que je revisite. J'ai toujours aussi aimé l'histoire, autant l'architecture que la mode, et j'aime faire voyager mes lecteurs à travers le temps (aussi bien durant l'Antiquité que dans le futur d'ailleurs!).
Je travaille toujours à la main. Je réalise la couleur à l'aide d'aquarelle, et de feutres à alcool très pratiques ! Je finalise et retouche à la tablette graphique. J'ai toujours préféré faire essentiellement à la main.


Quels sont tes dessinateurs (ou autres créateurs " plastiques ") de prédilection ? Qui t'inspirent le plus?

François Schuiten et Benoît Peeters

Mes auteurs préférés sont justement ceux qui réalisent leurs œuvres à la main, comme Guarnido, l'auteur de la génialissime BD Blacksad, ou bien Mathieu Bablet. Mais au niveau graphisme, j'ai toujours aimé Alessandro Barbucci, qui a un style qui a l'air de mélanger le manga avec les BD occidentales. Sinon, comme claques visuelles, les auteurs Peeters et Schuiten sont inévitables.


Quels thèmes ou séquences d'arts plastiques préfères-tu aborder ? Y a-t-il des exercices que tu aimes particulièrement faire faire aux élèves et si oui pourquoi ?

J'aime beaucoup aborder l'abstrait narratif avec mes élèves. Je fais avec eux aussi beaucoup de BD, et tout ce qui touche au mouvement ou point de vue me passionnent au niveau enseignement. Je suis beaucoup plus à l'aise dedans, car tous touchent de près ou de loin à la BD.


Y a-t-il un niveau, une tranche d'âge à laquelle tu préfères enseigner ?

Difficile à dire honnêtement. Je préfère l'énergie et l'imagination des élèves de 6èmes, vite passionnés par ce que je donne à faire. Mais j'aime aussi beaucoup les 3èmes, qui montrent plus de rigueur dans leur travail, plus de minutie. Si on pouvait mettre le grain de folie des 6èmes dans un 3ème très soigneux, ce serait parfait !


Y a-t-il une question que tu aurais aimé que je te pose ? Peux-tu y répondre par la même occasion ?

Guarnido, Blacksad

Peut-être...pourquoi aimer la Bande Dessinée tout simplement ?
Enfant comme adulte, elle me fait rêver, voyager. J'aime aussi beaucoup les romans, et les détails qu'il renferment, contrairement à une BD. Ces dernières se lisent en une heure pour une cinquantaine de pages, contrairement à un roman. C'est ce que je déplore. Comme les films, je pourrais aussi dénoncer le fait qu'ils freinent l'imagination (offrir l'image sur un plateau plutôt que de construire cette image dans son esprit, cela semble tout de suite plus facile). Mais c'est pour cela que je ne lis pas forcément une BD par rapport à son scénario. J'ai déjà essayé. Même si l'histoire est incroyable, si je n'accroche pas au style graphique, voir pictural, je me braque et stoppe ma lecture. Je préfère une BD renversante à voir comme à lire, où chaque détail devient merveilleux, où la relire est comme retourner au musée voir un très beau tableau. Après tout, une BD passe bien à travers les yeux.


Quelle lecture recommanderais-tu aux visiteurs de la Bibliothèque ?



Deux BD de l'auteur Mathieu Bablet :
La première en deux tomes qui m'a fait découvrir cet auteur : Adrastée, une incroyable histoire d'un roi immortel qui traverse la Terre pour rencontrer les Dieux de l'Olympe et comprendre pourquoi il ne peut mourir. Les morales sont magnifiques, et les paysages sont les plus détaillés que j'ai vu. Il y a assez peu de texte, et on profite bien de son voyage.
Et la dernière en date a été dans la sélection officielle du Festival d'Angoulème, Shangri-La, une contre-utopie se déroulant dans l'espace. Je préfère mettre le résumé du quatrième de couverture, qui balance tout de suite dans l'ambiance : « L'espace infini. L'Homme et Tianzhu Enterprises. Tianzhu TV, TZ-Phones, Tianzhu-Tab, Tianzhu Fitness, Tianzhu Burgers, Tianzhu immobilier, Tianzhu Bank....Le monde est parfait car Tianzhy Enterprises veille à votre bonheur. »
Je crois que tout est dit...


Le dessin de la fin ? :)
Ma tête devant toutes ces questions :


 (Je plaisante ;-) )


Vous pouvez aller voir le travail de Mélanie Farjon ici : https://www.facebook.com/Les-Carnets-de-Last%C3%A8ne-1027638487355425/

[1] L’interview a été réalisée fin juin, à l’approche des grandes vacances.

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[18 juin 2017] Fabien Hildwein, auteur et chercheur



Pourrais-tu commencer par te présenter et présenter ton parcours ? Qu’est-ce qui t’a amené à écrire ? à faire de la recherche ?

Quelques semaines avant d’avoir dix-huit ans, j’ai découvert Baudelaire par hasard – premier éblouissement. Dans l’année qui suit, j’ai fait de plus en plus de rêves où je marchais dans un désert rouge, où j’explorais des mers sombres, où je visitais de vieux cimetières marins ensoleillés. C’est de cette impulsion initiale que m’est venue l’envie d’écrire : explorer les images qui s’imposent à moi, par la poésie, le sommeil ou le rêve éveillé. Vers la fin de mes études en école de commerce où je m’étais égaré, je me suis rendu compte que je pourrais les faire vivre à travers la création de jeu de rôle et, depuis bientôt dix ans, je poursuis cette envie grâce à mon label L’Alcyon.

Le label de Fabien Hildwein

Grâce à plusieurs groupes de rôlistes (Silentdrift puis Les Ateliers Imaginaires qui ont chacun fermé, aujourd’hui sur Courants Alternatifs et surtout grâce à la communauté du podcast de La Cellule) j’ai participé aux débats sur l’indépendance comme modèle économique et éditorial viablepour des jeux audacieux et sortants des sentiers battus.

Professionnellement, je suis enseignant-chercheur en gestion. Ma thèse portait sur le groupe activiste La Barbe qui dénonce l’absence de femmes en haut des organisations à l’aide de performances innovantes et symboliques. Alors que le jeu de rôle représente un travail intérieur, mon activité professionnelle me donne le sentiment de contribuer à la société dans laquelle je vis, notamment auprès de mes étudiants. Entre les deux, je trouve un équilibre entre mes aspirations intimes et mes convictions politiques.


Y a-t-il un thème dans tes écrits qui te tiens à cœur, et que tu cherches à explorer ? Si oui, pourquoi ce thème ?

Je ne crée pas mes jeux au hasard, je ne cède pas à toutes les impulsions créatives qui me viennent, je sélectionne au contraire beaucoup mes projets, sans doute trop. Pour autant, je serais bien en peine de définir quelle est cette cohérence que je poursuis.

La couverture du jeu de rôle Sphynx, publié par Fabien Hildwein en 2015

Elle a à voir avec la transcendance : politique dans Monostatos, culinaire dans La Saveur du Ciel, métaphysique dans Sphynx. Depuis quelques temps, je n’ai plus peur de me dire que je mène un travail spirituel à travers la création (et en général dans ma vie), dans le sens où je tente de progresser en profondeur, en tant qu’être humain, pour être plus serein, plus créatif et plus empathique. Il me semble que j’ai toujours poursuivi ce chemin, mais que j’en ai pris conscience que récemment.
Cette cohérence touche aussi à la question de la communication. Je reste terrifié par l’isolement dans lequel nous sommes en tant qu’êtres humains. Le langage ne transmet que les idées les plus triviales. Les sentiments profonds, nos vérités profondes restent inaccessibles. Comment savez-vous que votre voisin n’est pas un robot vide ? Occasionnellement, dans les moments de grâce, le jeu de rôle semble capable d’affaiblir cette barrière et de nous permettre de nous toucher à cœur, de parler de ce qui importe vraiment.

En quoi consiste ton travail d’écriture au quotidien ? Comment s’organisent tes journées ? Peuvent-elles être très variables ?
Je traverse une période très intense professionnellement et personnellement, et je ne dispose que de peu de temps pour écrire ; je me rends bien compte combien c’est une piètre excuse, mais c’est malheureusement le cas. Je n’« écris » pas au sens où je ne développe pas de projet littéraire régulier, mais j’accumule quotidiennement de nombreuses notes de lecture, des idées de jeu de rôle, des analyses de rêves, des remarques intimes. L’écriture est un moyen, dans les interstices, de respirer et de se décharger de cette activité, pour lui permettre d’avancer. J’éprouve beaucoup de difficultés, surtout ces temps-ci, à faire preuve d’une vraie discipline de travail comme le recommandent tant d’auteurs, à écrire régulièrement – que l’on soit content ou pas de son travail. J’écris plutôt par pulsion, un texte me vient et je le couche sur le papier lorsque j’en ai la disponibilité. Je regrette aussi de commencer de nombreux projets d’écriture et de n’en finir qu’une petite partie.


Tu te consacres surtout à l’écriture de jeux de rôle, écriras-tu d’autres formes d’œuvres dans l’avenir ? Lesquelles et pourquoi ?

C’est une question que je me pose. J’ai compris ces dernières années que le jeu de rôle n’est pour moi qu’un médium et que je ne cherche plus à participer à ses débats théoriques ou éditoriaux : j’ai trouvé la voie et la place qui m’y conviennent. Je continue à explorer les possibilités du jeu de rôle pour deux raisons. D’une part, parce que j’y trouve une communauté de personnes qui comprennent ce que je cherche à faire et que je ne m’imagine pas créer seul, sans interactions avec d’autres créateurs et intellectuels. D’autre part, parce que – comme je l’ai déjà tellement exprimé ailleurs – le jeu de rôle n’est pas exploité à son plein potentiel. Malgré les avancées depuis une quinzaine d’années, il reste un médium jeune et toujours focalisé sur des univers spécifiques et des types d’histoires particulières : il n’explore même qu’une petite fraction des cultures de l’imaginaire auxquelles il fait référence ! Parce qu’il est interactif et convivial, parce qu’à travers le Vide fertile il peut toucher l’âme des participants, parce qu’il demande si peu de ressources matérielles, le jeu de rôle est un médium d’avenir, qui peut ouvrir des vraies voies intellectuelles et spirituelles, au même titre que la littérature ou le cinéma.

La Saveur du Ciel, jeu publié par Fabien Hildwein en 2014

Je ne renie pas les plaisirs de la littérature, mais écrire me semble toujours être une activité trop solitaire pour moi, dans laquelle je m’enlise trop vite dans mes doutes et mes exigences. Peut-être qu’en m’intégrant à une communauté d’écrivains je pourrais développer cette dimension, mais ce n’est pas le cas ici.


Y a-t-il une question que tu aurais aimé que je te pose ? Peux-tu y répondre par la même occasion ?

« Quel est le rôle de l’écriture dans le développement d’un jeu de rôle ? »

C’est une question difficile, parce qu’elle interroge ce qu’est un jeu de rôle. Je me suis souvent battu contre les jeux de rôle se limitant à un beau livre rempli d’histoires et auquel on a – par habitude – accolé un système de règles bancal. L’œuvre d’un jeu de rôle, c’est les parties qu’il produit (avec le moins possible d’efforts de compensation, en particulier de la part du meneur), pas le livre lui-même ! Donc j’éprouve une méfiance initiale pour les textes en jeu de rôle, surtout lorsqu’ils promettent des situations que le jeu ne permet pas de produire (sauf à le tordre et à compenser constamment).
Mais j’admets aussi qu’il y a une part d’un jeu de rôle qui ne peut se transmettre que par l’écriture, pas par les règles ou les notes d’intention, quelque chose qui touche à l’ambiance de l’univers, aux présupposés inconscients du jeu et aux directions que l’auteur veut nous donner. Ça peut tenir en quelques lignes, inutile d’en faire des quantités. Dans Monostatos, le jeu dont je reste le plus content à l’heure actuelle, j’ai fait un important travail d’écriture pour suggérer tout ceci et inspirer les meneurs à créer leurs propres canevas dans cet univers – je ne pense pas y être vraiment parvenu, mais je reste heureux de cet expérience et j’espère pouvoir la renouveler dans mes prochains jeux.



Pour finir, quelle lecture recommanderais-tu pour les semaines à venir aux visiteurs de la Bibliothèque, et pourquoi ?



Le jeu des perles de verre de Hermann Hesse est une œuvre difficile, mais très profonde, née de l’Allemagne de la première moitié du XXe siècle, décrivant la quête spirituelle d’un intellectuel au sein d’une utopie pessimiste d’érudits contemplatifs. Au centre se tient la pratique du jeu des perles de verre, dans laquelle les œuvres humaines sont mises en relation et en harmonie, reflétant les résonances esthétiques qu’elles nous procurent. Tout en plaidant pour un épanouissement de l’âme humaine (c’est un lecteur de Nietzsche et un patient de Jung) et une réforme des sociétés humaines, il n’a pas la fatuité de s’imaginer que ce soit possible ou même de croire que ça puisse être une solution à nos problèmes. J’aime cette posture, qui tragiquement ne recule pas devant l’échec de ses propres espérances. C’est le genre d’œuvres qui font vibrer l’esprit et l’âme obscurément, sans qu’on puisse expliquer ce qui nous fait ainsi briller et brûler sourdement.Il faut lire Le Voyage en Orient, du même auteur, qui accompagne et éclaire cette œuvre maîtresse.

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