Conversations avec les pros

Conversations avec des professionnel.le.s


Dans ce rayon de la bibliothèque sont rangées des interviews de professionnel.le.s que j'ai la chance de côtoyer ou d'avoir côtoyés.
Ce seront principalement des créateurs (de jeux, de livres...) mais il pourra aussi y avoir d'autres professions que je trouvais intéressantes de présenter.
Ce sont des questionnaires papier : il y aura parfois des affirmations avec lesquelles je ne serai pas d'accord, ou dont j'aurais aimé discuter un peu plus avec les personnes, mais ce ne sera pas fait instantanément. Je pense que je prendrai le temps d'y revenir plus tard (notamment les mois comme celui de mai 2017 où personne n'a eu le temps de me répondre).


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[Samedi 21 octobre]
Morgane Reynier, auteure de nouvelles, de poèmes et de jeu de rôle

Si j’ai bien compris, tu as commencé par l’écriture de nouvelles avant le jeu de rôle. Comment ta création a-t-elle évolué ?

J’écris des nouvelles et des poèmes depuis très, très longtemps. Je ne les ai jamais diffusées pendant des années. Et puis j’ai rencontré la Cellule et tous ces auteurs de jeu de rôle.
C’était une autre façon de raconter des histoires. Une manière de laisser s’échapper les idées pour qu’elles prennent vie entre les mains d’inconnus. Si mon premier jeu, Chrysopée, est épistolaire, je crois que ce n’est pas pour rien. Ce jeu est une transition assez logique entre mon plaisir d’écrire et mon plaisir de jouer !
Mais je reviens doucement à mes anciennes amours. Après avoir élaboré quatre ou cinq concepts de jeux (dont deux sont publiés à l’heure actuelle et deux autres en phase de travail), j’ai repris la rédaction de contes et d’histoires.
Le jeu de rôle m’emmène à présent sur un chemin inverse : je travaille avec des amis à un roman web collaboratif dont j’espère pouvoir tirer un jeu Grandeur Nature (GN) dans les années à venir.
Pour un auteur, la tentation du contrôle complet d’une aventure et la joie de la confier corps et âme à d’autres que soi, sont les deux pôles d’un aimant. On aimerait être Dieu et laisser son monde évoluer de lui-même.


Donc finalement, la première chose que j’ai publiée a été un jeu de rôle. Ça m’a donné l’envie et le courage de proposer des textes à mes lecteurs. Un texte est peut-être plus personnel car il n’est pas modifiable. Vous le soumettez entier, avec toutes vos tripes.
Pourquoi écrit-on ? Pour qui ? Pour quelle(s) raison(s) souhaite-t-on soudain inviter d’autres que nous à prendre part à un univers ?
Je crois que ce que je préfère, c’est l’art de la suggestion - mon archétype est barde, ça ne fait aucun doute. Sentir qu’une idée qui vous anime peut embraser aussi d’autres esprits est une chose étonnante. Mais ce qui est réellement fascinant, c’est quand cette idée vous revient libre, indépendante, différente de ce que vous envisagiez et qu’elle vous apprend des choses auxquelles vous n’aviez pas pensé. La façon dont des sensibilités différentes s’accaparent une proposition pour en faire ce qu’il leur parle est une forme de dialogue d’une infinie richesse.
On n’a pas fini d’explorer les liens entre l’écriture et le jeu.


Si mes souvenirs sont bons, tu exerces aussi une profession en rapport avec l’Histoire. Peux-tu nous en parler ?

Je suis guide-animatrice sur un chantier d’archéologie expérimentale. Cela fait 20 ans que mes collègues construisent un château avec les techniques du XIIIe siècle et qu’ils font partager l’aventure aux visiteurs du site de Guédelon (en Bourgogne).
J’aime infiniment le patrimoine immatériel. La transmission de choses intangibles, de visions du monde, de sensibilité, est un challenge passionnant. Il s’agit de changer le rapport au savoir. En faire un moment de plaisir, de découverte de l’environnement et des cinq sens, d’enracinement dans le réel. On apprend en écoutant, mais aussi en touchant, en regardant, en goûtant… On se reconnecte aussi à la réalité de la connaissance : une texture, une température, une vibration, un parfum. Tout ce rapport de l’homme à son univers intérieur (poétique, symbolique) et extérieur est une source de réflexion permanente. Guédelon m’a appris que l’homme, lorsqu’il passe trop de temps loin de la nature, perd quelque chose d’important, une forme d’empathie avec le vivant. Je ne pourrais pas décrire mieux cette intuition qu’avec l’expression : une forme d’identité chamanique.
C’est aussi incroyable de travailler avec les enfants. On les regarde faire, et on comprend beaucoup de choses sur la façon dont l’éducation peut déployer ou brider une personnalité. L’importance de la confiance et de l’autonomie, la façon dont un milieu social nous façonne, la possibilité de se « révéler » dans l’environnement qui nous est adéquat.



Quel a été ton parcours (scolaire et personnel) pour arriver à ces métiers ?
J’ai toujours aimé raconter des histoires. J’aime le pouvoir des mots, les images qui naissent de l’imagination, les vies parallèles que l’on s’invente pour explorer l’inaccessible. J’ai fait du théâtre aussi. J’aime bien ce rapport de complicité entre un acteur et son public.
Vers seize ans, j’ai assisté à mon premier festival de reconstitution historique. Les intervenants étaient passionnés. Passionnants. Je découvrais l’histoire sous un angle ludique et sensoriel tellement enrichissant que je me suis dis « je veux faire ça ! »
Après une prépa option cinéma, je suis entrée en fac de Médiation culturelle pour poursuivre ce projet d’adolescente. J’y ai découvert la sociologie, la discipline m’a enchantée, et je me suis spécialisée dans les musées et patrimoine. En parallèle j’ai commencé le jeu de rôle Grandeur Nature. J’ai travaillé à Cluny tout en participant un peu à des associations de reconstitution médiévale. Le Moyen-Age a ceci de fascinant qu’il est entouré de mythes populaires depuis des siècles, au point qu’il est devenu un fantasme historique. Il est aussi bien plus riche et diversifié qu’on ne pense souvent.
J’ai fini mes études, j’ai cherché du travail pendant un an et demi et finalement, j’ai atterri à Guédelon. C’est à peu près à cette époque que j’ai découvert la Cellule, les amis du jeu de rôle et que j’ai commencé à m’intéresser au game-design. Depuis, je n’ai jamais lâché mes trois cordes favorites : l’histoire, le jeu et la sociologie.
Lorsque tu crées, y’a-t-il un thème, une ambiance qui te revient souvent à l’esprit ou que tu affectionnes particulièrement ?
Le voyage est sans doute le thème qui passe par la majeure partie de mon travail. C’est plutôt paradoxal car je ne suis pas une grande voyageuse mais « le chemin », qu’il soit spatial ou spirituel, est sans doute le motif qui revient le plus souvent. Un ami m’a dit une fois que je lui évoquais « une sorte de Dante au féminin ». Même si je ne comprends pas tout ce qu’il a voulu mettre dans l’expression (très flatteuse), elle m’a marquée parce qu’elle mêle exploration et poésie. Et c’est sans doute ce que qui est le plus profondément ancré dans mon parcours.
J’aime l’idée qu’une frontière ne soit jamais une limite mais plutôt une invitation à la curiosité !
Il serait intéressant de faire des études de texte des ouvrages d’un auteur de jeu ! Un peu à la façon de Bachelard (qui explore les motifs élémentaires chez certains auteurs), on apprendrait beaucoup du jardin secret de l’écrivain. Je suis définitivement « air » : le ciel, les étoiles et le vent sont mes montures de prédilection, même si avec le temps et la vie en forêt, je redécouvre le plaisir de l’arbre et de la végétation… Mais que ce soit les nuées ou les sous-bois, ils sont toujours « une porte » vers quelque chose, quelque part.



Tu as choisi un modèle économique que je qualifierais à la fois de risqué et de courageux. Peux-tu nous réexpliquer ta démarche et tes motivations ?
Le fait que j’auto-publie des livres en passant par un imprimeur « local » plutôt que par une plateforme comme Lulu est un choix que j’espère un peu éthique. Et qualitatif. Copy Media est vraiment un super partenaire de travail et le résultat me plait toujours. C’est risqué, parce que coûteux. Mais ce n’est pas très courageux de ma part : ça le serait vraiment si je décidais d’en vivre -et à mon avis, dans le contexte actuel, ce serait tout bonnement impossible. Mon emploi salarié me permet d’avoir du temps pour monter des projets et des moyens financiers pour proposer des choses un peu « hors cadre » : typiquement, des jeux imprimés en France, pas trop chers, dans des formats peu conventionnels (c’est-à-dire, peu adaptés au marché).
Chrysopée a été une incroyable surprise. Plus de 350 jeux vendus quand je n’espérais pas dépasser la centaine. L’idée que le jeu ait pu plaire me suffit car je n’ai pas besoin d’en vivre. Alors du coup, le prochain à sortir sera sans doute un CD - parce que !
J’espère juste pouvoir continuer à sortir des sentiers battus avec mes joueurs. Tenter des trucs. Tant mieux si ça marche ! Tant mieux si cela donne des idées ! L’aventure me donnera toujours l’occasion de réfléchir et c’est ça que je préfère. Après, financièrement, ce n’est pas extraordinaire mais je ne fais pas cela pour gagner de l’argent. Même s’il est important d’avoir conscience de la valeur de son travail, et c’est sans doute la chose qu’on est le plus mauvais à estimer….


Tu as écrit aussi des nouvelles et des haikus, envisages-tu d’en publier sur papier comme tes jeux ?
Pour mes nouvelles et mes haikus, j’aimerais passer par des éditeurs. Notamment parce que beaucoup de mes projets gagneraient à être illustrés et que les éditeurs peuvent proposer de vrais contrats de travail à leurs graphistes et illustrateurs. Et parce que j’aime les beaux livres ! J’ai écrit une longue nouvelle sur deux félins samouraïs. Dans mes rêves les plus fous, leur aventure est un film d’animation. Commençons par le livre ?

Je viens aussi de finir un recueil de contes autour des signes du zodiaque. Je n’ai pas eu le temps d’envoyer les manuscrits mais d’ici quelques semaines, je pense me lancer dans le grand bain avec mes textes sous le bras. On verra bien !


A propos de haïkus, j’avais rencontré un puriste spécialiste de culture japonaise qui disait qu’en écrire en français était une absurdité, un non-sens. Qu’aurais-tu à lui répondre ?

J’ai une amie japonophone qui pense la même chose des haïkus en français. Je trouve cette position tout à fait justifiée, en réalité. Une langue a une identité, et la façon dont elle est construite raconte quelque chose d’un rapport au monde. C’est comme la calligraphie arabe : la poésie et la langue sont étroitement liées. Il manquera toujours quelque chose dans un haiku en français : l’âme de la langue japonaise.
Mais il n’empêche que j’aime ce format court, cette philosophie de l’instant, cette façon de capter l’intangible et d’anoblir le quotidien en trois petits vers. La magie dans le rien, ou la magie du rien. Peut-être que ce ne sont pas des haikus à proprement parler. Mais je plaide coupable !


On est en octobre, alors si on parlait d'Harry Potter ? J'ai bien envie de te demander quelle place à l'oeuvre dans ta vie ?
J'ai découvert Harry Potter grâce à ma mère, par les romans d'abord. Comme beaucoup d'enfants, j'avais l'âge des héros et j'ai grandis avec eux. J'adorais les livres, même si j'ai mes tomes préférés.
Ce qui m'a sans doute le plus marqué, c'est que la magie était finalement quotidienne, logée dans les petits détails de la ville ou du quotidien plus que dans de grandes démonstrations fantastiques. J'adorais le Chemin de Traverse et la maison des Weasley, où cette magie se faisait un nid dans les gestes de tous les jours : le tricot magique, la vaisselle magique... Elle s'incrustait sans forcer dans les livres, les tavernes, les journaux et le monde, soudain, devenait juste ce qu'il fallait de plus merveilleux.
Lors d'un voyage à Londres, on s'est fait la réflexion que cette ville était faite pour accueillir la magie. Les vieilles devantures de pub avaient l'air de raconter une autre histoire que celle d'un fish and chips. On aurait cru pouvoir croiser n'importe quoi de fantastique en poussant une porte !
Petite, bien sûr, j'avais ma maison favorite et je découvrais ce sentiment d'appartenance au groupe que les anglo-saxons développent beaucoup. On se construisait dans ces archétypes scolaires et relationnels.
Mais la force d'Harry Potter; c'était le fait qu'il était aisé de faire de la magie : il suffisait d'apprendre, comme n'importe quel devoir, et d'aller faire ses courses chez Ollivander. Il y avait un côté extrêmement tangible dans le merveilleux dont on pouvait s'emparer avec une simple lettre cachetée à la rentrée. Ce n'était pas ridicule ou kitsch. Ma magie faisait partie de la trame de la vie, comme un fil brillant parmi d'autres, avec ses succès et ses échecs.
Et qu'importe qu'on rate son contrôle de maths, si on était capable de citer les noms de tous les dragons ? On était des écoliers dans un autre genre : de ceux qui aiment apprendre des choses qui n'existent pas mais qui font rêver.
Et je crois qu'en grandissant, cette magie de tous les jours est restée accrochée dans mon esprit. " Un certain regard ", comme dirait l'autre !


Y a-t-il une question que tu aurais aimé que je te pose ?
Et maintenant que je t’ai répondu, y’a t-il finalement une question en plus que tu voudrais me poser ? 😉

Vous pouvez découvrir les œuvres et l'univers de Morgane Reynier ici : http://www.rosedesventseditions.com/




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[21 septembre 2017]
Romaric Briand, philosophe et auteur indépendant

·Tu as récemment réadapté ta vie professionnelle au rythme de ta vie personnelle, on en reparlera juste après. Avant ce changement, comment s'organisaient tes journées ?

Dans le chaos le plus total. Je courrais dans tous les sens pour gérer les contraintes du quotidien (m’occuper de mes enfants, faire le ménage, les courses et m’occuper de ma maison) et quand je trouvais une heure de temps, je me consacrai à la rédaction de Sens ou au montage d’un podcast. Pour ne rien te cacher je réponds à cette interview entre les biberons et les cris de bébé.



·Et maintenant ? Tu consacres plus de temps aux podcasts, mais pas forcément de façon quotidienne, c'est cela ?

C’est cela. En réalité, j’ai toujours réservé mon jeudi au montage du podcast, à sa publication et à la rédaction du texte qui l’accompagne. Je partage aussi les actualités de mes amis indépendants. Je ne consacre pas plus de temps au podcast. J’ai décidé de maintenir ce jeudi pour le podcast au lieu de le consacrer à l’écriture. J’ai donc choisi de privilégier le podcast sur mon travail d’écriture en maintenant ce jeudi pour lui au lieu de consacrer ce temps à la rédaction de mes jeux.


·Quel a été ton parcours (scolaire et personnel) pour arriver à ton métier ?

J’ai fait une faculté de Philosophie. Après mes études, je suis devenu professeur de Français, de Math et de Philosophie pour une association, de façon bénévole dans un premier temps. Puis, je suis devenu professeur à domicile à temps plein pour une boîte privée. Suite à une décision de justice, l’entreprise qui m’embauchait a été liquidée. Je me suis retrouvée au chômage. C’est pendant cette période que j’ai décidé de me lancer dans l’écriture de jeux de rôle. J’ai conservé quelques élèves au départ et quand le succès est venu j’ai progressivement arrêté de donner des cours.



·Nous avons souvent parlé ensemble du " propos ", ce qui te tient le plus à cœur quand tu crées, ou quand tu explores une œuvre (que ce soit un jeu, un film, un livre, etc.). Peux-tu nous réexpliquer ce que tu entends par là ?

Le propos, c’est simplement ce que tu cherches à montrer à travers ton œuvre ou ton travail. On sait tous que les mots ne suffisent pas. Le langage permet de dire beaucoup de choses, mais les choses les plus importantes ne peuvent pas se dire. Ces choses-là, les humains cherchent à les montrer à travers un travail, un œuvre, une activité politique, etc.


·Envisages-tu de créer autre chose, sur un autre média que le jeu de rôle ?

Bien sûr ! Nous en avons déjà parlé. Je crée un podcast hebdomadaire. Ces podcasts, eux-aussi, véhiculent de nombreux propos. Je vois chaque émission de La Cellule comme l’occasion de montrer quelque chose et tu sais comme ils sont liés à mon travail d’auteur et de philosophe. Quand on veut montrer quelque chose, il faut choisir le médium qui convient.


·Y a-t-il une question que tu aurais aimé que je te pose ? Peux-tu y répondre par la même occasion ?

Non. Je veux répondre aux questions que tu me poses. Je me pose à moi-même bien assez de questions.



·Quelle lecture recommanderais-tu aux visiteurs de la Bibliothèque ?

Le Tractatus Logico-Philosophicus de Wittgenstein est trop ardu pour les néophytes, alors je conseille généralement la lecture des Carnets 14-16. Mais, prenez garde. Quiconque commence la lecture d’un livre de Wittgenstein doit lui trouver une issue.


·Le mot du jour de la semaine ?

Le Jeu.



Pour écouter et soutenir les podcasts de La Cellule, acheter les jeux de Romaric Briand, c'est par ici : http://www.lacellule.net/ .




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Mélanie Farjon, enseignante et dessinatrice BD




Comment s'organise ton travail d'enseignante au quotidien ? Et d'auteur de bande dessinée ? Sur lequel des deux passes-tu le plus de temps ?




Je fais d'abord passer l'enseignement en premier, autrement je me retrouve vite débordée, et cela se ressent dans mes cours si je les délaisse. Lorsque j'ai moins de travail, ou que c'est moins pressé, je me consacre alors à mes bandes dessinées (je suis en ce moment dessus presque à temps plein, avec l'approche des grandes vacances).[1] J'y passe donc moins de temps, mais je passe beaucoup de temps à côté à réfléchir à mes histoires, personnages, etc, et cela parfois même au collège !







Quel a été ton parcours (scolaire et personnel) pour arriver à ces deux métiers ?




Les deux sont reliés bien sûr à l'art, étant professeur d'Arts Plastiques. Depuis ma toute première BD en primaire, que je conserve précieusement, je ne me suis jamais arrêtée. J'ai pris des cours auprès d'un professionnel en Bande Dessinée, et celui-ci m'a donné envie de continuer, mais aussi d'enseigner ma passion. En grandissant, j'ai vu que ces ateliers (pour adultes et enfants) ne me permettraient pas de vivre correctement, j'ai donc fait passer la BD en arrière-plan. Pourtant, j'ai tenté à l'Université de la mettre en valeur, mais mes professeurs ne la voyaient pas d'un bon œil. J'ai obtenu le CAPES pour devenir enseignante, et j'ai basé entièrement mon mémoire de première année dans l'enseignement sur la Bande Dessinée auprès des adolescents. Ma soutenance réussie, j'avais réussi à montrer à mes professeurs le rôle qu'elle peut avoir, autant pour des élèves que pour des adultes.

Finalement, je savais qu'enseigner me permettrait d'avoir assez de temps pour moi et mes BD.












Quand tu dessines, y a-t-il des thèmes qui te tiennent à cœur ? Des techniques ?


Les thèmes qui me tiennent à cœur restent toujours le fantastique. Depuis quelques temps, je me base sur la mythologie nordique, que je revisite. J'ai toujours aussi aimé l'histoire, autant l'architecture que la mode, et j'aime faire voyager mes lecteurs à travers le temps (aussi bien durant l'Antiquité que dans le futur d'ailleurs!).

Je travaille toujours à la main. Je réalise la couleur à l'aide d'aquarelle, et de feutres à alcool très pratiques ! Je finalise et retouche à la tablette graphique. J'ai toujours préféré faire essentiellement à la main.







Quels sont tes dessinateurs (ou autres créateurs " plastiques ") de prédilection ? Qui t'inspirent le plus?







François Schuiten et Benoît Peeters




Mes auteurs préférés sont justement ceux qui réalisent leurs œuvres à la main, comme Guarnido, l'auteur de la génialissime BD Blacksad, ou bien Mathieu Bablet. Mais au niveau graphisme, j'ai toujours aimé Alessandro Barbucci, qui a un style qui a l'air de mélanger le manga avec les BD occidentales. Sinon, comme claques visuelles, les auteurs Peeters et Schuiten sont inévitables.







Quels thèmes ou séquences d'arts plastiques préfères-tu aborder ? Y a-t-il des exercices que tu aimes particulièrement faire faire aux élèves et si oui pourquoi ?


J'aime beaucoup aborder l'abstrait narratif avec mes élèves. Je fais avec eux aussi beaucoup de BD, et tout ce qui touche au mouvement ou point de vue me passionnent au niveau enseignement. Je suis beaucoup plus à l'aise dedans, car tous touchent de près ou de loin à la BD.







Y a-t-il un niveau, une tranche d'âge à laquelle tu préfères enseigner ?


Difficile à dire honnêtement. Je préfère l'énergie et l'imagination des élèves de 6èmes, vite passionnés par ce que je donne à faire. Mais j'aime aussi beaucoup les 3èmes, qui montrent plus de rigueur dans leur travail, plus de minutie. Si on pouvait mettre le grain de folie des 6èmes dans un 3ème très soigneux, ce serait parfait !







Y a-t-il une question que tu aurais aimé que je te pose ? Peux-tu y répondre par la même occasion ?







Guarnido, Blacksad


Peut-être...pourquoi aimer la Bande Dessinée tout simplement ?

Enfant comme adulte, elle me fait rêver, voyager. J'aime aussi beaucoup les romans, et les détails qu'il renferment, contrairement à une BD. Ces dernières se lisent en une heure pour une cinquantaine de pages, contrairement à un roman. C'est ce que je déplore. Comme les films, je pourrais aussi dénoncer le fait qu'ils freinent l'imagination (offrir l'image sur un plateau plutôt que de construire cette image dans son esprit, cela semble tout de suite plus facile). Mais c'est pour cela que je ne lis pas forcément une BD par rapport à son scénario. J'ai déjà essayé. Même si l'histoire est incroyable, si je n'accroche pas au style graphique, voir pictural, je me braque et stoppe ma lecture. Je préfère une BD renversante à voir comme à lire, où chaque détail devient merveilleux, où la relire est comme retourner au musée voir un très beau tableau. Après tout, une BD passe bien à travers les yeux.







Quelle lecture recommanderais-tu aux visiteurs de la Bibliothèque ?












Deux BD de l'auteur Mathieu Bablet :

La première en deux tomes qui m'a fait découvrir cet auteur : Adrastée, une incroyable histoire d'un roi immortel qui traverse la Terre pour rencontrer les Dieux de l'Olympe et comprendre pourquoi il ne peut mourir. Les morales sont magnifiques, et les paysages sont les plus détaillés que j'ai vu. Il y a assez peu de texte, et on profite bien de son voyage.

Et la dernière en date a été dans la sélection officielle du Festival d'Angoulème, Shangri-La, une contre-utopie se déroulant dans l'espace. Je préfère mettre le résumé du quatrième de couverture, qui balance tout de suite dans l'ambiance : « L'espace infini. L'Homme et Tianzhu Enterprises. Tianzhu TV, TZ-Phones, Tianzhu-Tab, Tianzhu Fitness, Tianzhu Burgers, Tianzhu immobilier, Tianzhu Bank....Le monde est parfait car Tianzhy Enterprises veille à votre bonheur. »

Je crois que tout est dit...







Le dessin de la fin ? :)

Ma tête devant toutes ces questions :









(Je plaisante ;-) )



Vous pouvez aller voir le travail de Mélanie Farjon ici : https://www.facebook.com/Les-Carnets-de-Last%C3%A8ne-1027638487355425/




[1] L’interview a été réalisée fin juin, à l’approche des grandes vacances.




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[18 juin 2017] Fabien Hildwein, auteur et chercheur






Pourrais-tu commencer par te présenter et présenter ton parcours ? Qu’est-ce qui t’a amené à écrire ? à faire de la recherche ?






Quelques semaines avant d’avoir dix-huit ans, j’ai découvert Baudelaire par hasard – premier éblouissement. Dans l’année qui suit, j’ai fait de plus en plus de rêves où je marchais dans un désert rouge, où j’explorais des mers sombres, où je visitais de vieux cimetières marins ensoleillés. C’est de cette impulsion initiale que m’est venue l’envie d’écrire : explorer les images qui s’imposent à moi, par la poésie, le sommeil ou le rêve éveillé. Vers la fin de mes études en école de commerce où je m’étais égaré, je me suis rendu compte que je pourrais les faire vivre à travers la création de jeu de rôle et, depuis bientôt dix ans, je poursuis cette envie grâce à mon label L’Alcyon.








Le label de Fabien Hildwein






Grâce à plusieurs groupes de rôlistes (Silentdrift puis Les Ateliers Imaginaires qui ont chacun fermé, aujourd’hui sur Courants Alternatifs et surtout grâce à la communauté du podcast de La Cellule) j’ai participé aux débats sur l’indépendance comme modèle économique et éditorial viablepour des jeux audacieux et sortants des sentiers battus.






Professionnellement, je suis enseignant-chercheur en gestion. Ma thèse portait sur le groupe activiste La Barbe qui dénonce l’absence de femmes en haut des organisations à l’aide de performances innovantes et symboliques. Alors que le jeu de rôle représente un travail intérieur, mon activité professionnelle me donne le sentiment de contribuer à la société dans laquelle je vis, notamment auprès de mes étudiants. Entre les deux, je trouve un équilibre entre mes aspirations intimes et mes convictions politiques.










Y a-t-il un thème dans tes écrits qui te tiens à cœur, et que tu cherches à explorer ? Si oui, pourquoi ce thème ?






Je ne crée pas mes jeux au hasard, je ne cède pas à toutes les impulsions créatives qui me viennent, je sélectionne au contraire beaucoup mes projets, sans doute trop. Pour autant, je serais bien en peine de définir quelle est cette cohérence que je poursuis.








La couverture du jeu de rôle Sphynx, publié par Fabien Hildwein en 2015






Elle a à voir avec la transcendance : politique dans Monostatos, culinaire dans La Saveur du Ciel, métaphysique dans Sphynx. Depuis quelques temps, je n’ai plus peur de me dire que je mène un travail spirituel à travers la création (et en général dans ma vie), dans le sens où je tente de progresser en profondeur, en tant qu’être humain, pour être plus serein, plus créatif et plus empathique. Il me semble que j’ai toujours poursuivi ce chemin, mais que j’en ai pris conscience que récemment.


Cette cohérence touche aussi à la question de la communication. Je reste terrifié par l’isolement dans lequel nous sommes en tant qu’êtres humains. Le langage ne transmet que les idées les plus triviales. Les sentiments profonds, nos vérités profondes restent inaccessibles. Comment savez-vous que votre voisin n’est pas un robot vide ? Occasionnellement, dans les moments de grâce, le jeu de rôle semble capable d’affaiblir cette barrière et de nous permettre de nous toucher à cœur, de parler de ce qui importe vraiment.






En quoi consiste ton travail d’écriture au quotidien ? Comment s’organisent tes journées ? Peuvent-elles être très variables ?


Je traverse une période très intense professionnellement et personnellement, et je ne dispose que de peu de temps pour écrire ; je me rends bien compte combien c’est une piètre excuse, mais c’est malheureusement le cas. Je n’« écris » pas au sens où je ne développe pas de projet littéraire régulier, mais j’accumule quotidiennement de nombreuses notes de lecture, des idées de jeu de rôle, des analyses de rêves, des remarques intimes. L’écriture est un moyen, dans les interstices, de respirer et de se décharger de cette activité, pour lui permettre d’avancer. J’éprouve beaucoup de difficultés, surtout ces temps-ci, à faire preuve d’une vraie discipline de travail comme le recommandent tant d’auteurs, à écrire régulièrement – que l’on soit content ou pas de son travail. J’écris plutôt par pulsion, un texte me vient et je le couche sur le papier lorsque j’en ai la disponibilité. Je regrette aussi de commencer de nombreux projets d’écriture et de n’en finir qu’une petite partie.










Tu te consacres surtout à l’écriture de jeux de rôle, écriras-tu d’autres formes d’œuvres dans l’avenir ? Lesquelles et pourquoi ?






C’est une question que je me pose. J’ai compris ces dernières années que le jeu de rôle n’est pour moi qu’un médium et que je ne cherche plus à participer à ses débats théoriques ou éditoriaux : j’ai trouvé la voie et la place qui m’y conviennent. Je continue à explorer les possibilités du jeu de rôle pour deux raisons. D’une part, parce que j’y trouve une communauté de personnes qui comprennent ce que je cherche à faire et que je ne m’imagine pas créer seul, sans interactions avec d’autres créateurs et intellectuels. D’autre part, parce que – comme je l’ai déjà tellement exprimé ailleurs – le jeu de rôle n’est pas exploité à son plein potentiel. Malgré les avancées depuis une quinzaine d’années, il reste un médium jeune et toujours focalisé sur des univers spécifiques et des types d’histoires particulières : il n’explore même qu’une petite fraction des cultures de l’imaginaire auxquelles il fait référence ! Parce qu’il est interactif et convivial, parce qu’à travers le Vide fertile il peut toucher l’âme des participants, parce qu’il demande si peu de ressources matérielles, le jeu de rôle est un médium d’avenir, qui peut ouvrir des vraies voies intellectuelles et spirituelles, au même titre que la littérature ou le cinéma.








La Saveur du Ciel, jeu publié par Fabien Hildwein en 2014






Je ne renie pas les plaisirs de la littérature, mais écrire me semble toujours être une activité trop solitaire pour moi, dans laquelle je m’enlise trop vite dans mes doutes et mes exigences. Peut-être qu’en m’intégrant à une communauté d’écrivains je pourrais développer cette dimension, mais ce n’est pas le cas ici.










Y a-t-il une question que tu aurais aimé que je te pose ? Peux-tu y répondre par la même occasion ?






« Quel est le rôle de l’écriture dans le développement d’un jeu de rôle ? »






C’est une question difficile, parce qu’elle interroge ce qu’est un jeu de rôle. Je me suis souvent battu contre les jeux de rôle se limitant à un beau livre rempli d’histoires et auquel on a – par habitude – accolé un système de règles bancal. L’œuvre d’un jeu de rôle, c’est les parties qu’il produit (avec le moins possible d’efforts de compensation, en particulier de la part du meneur), pas le livre lui-même ! Donc j’éprouve une méfiance initiale pour les textes en jeu de rôle, surtout lorsqu’ils promettent des situations que le jeu ne permet pas de produire (sauf à le tordre et à compenser constamment).

Mais j’admets aussi qu’il y a une part d’un jeu de rôle qui ne peut se transmettre que par l’écriture, pas par les règles ou les notes d’intention, quelque chose qui touche à l’ambiance de l’univers, aux présupposés inconscients du jeu et aux directions que l’auteur veut nous donner. Ça peut tenir en quelques lignes, inutile d’en faire des quantités. Dans Monostatos, le jeu dont je reste le plus content à l’heure actuelle, j’ai fait un important travail d’écriture pour suggérer tout ceci et inspirer les meneurs à créer leurs propres canevas dans cet univers – je ne pense pas y être vraiment parvenu, mais je reste heureux de cet expérience et j’espère pouvoir la renouveler dans mes prochains jeux.






Pour finir, quelle lecture recommanderais-tu pour les semaines à venir aux visiteurs de la Bibliothèque, et pourquoi ?















Le jeu des perles de verre de Hermann Hesse est une œuvre difficile, mais très profonde, née de l’Allemagne de la première moitié du XXe siècle, décrivant la quête spirituelle d’un intellectuel au sein d’une utopie pessimiste d’érudits contemplatifs. Au centre se tient la pratique du jeu des perles de verre, dans laquelle les œuvres humaines sont mises en relation et en harmonie, reflétant les résonances esthétiques qu’elles nous procurent. Tout en plaidant pour un épanouissement de l’âme humaine (c’est un lecteur de Nietzsche et un patient de Jung) et une réforme des sociétés humaines, il n’a pas la fatuité de s’imaginer que ce soit possible ou même de croire que ça puisse être une solution à nos problèmes. J’aime cette posture, qui tragiquement ne recule pas devant l’échec de ses propres espérances. C’est le genre d’œuvres qui font vibrer l’esprit et l’âme obscurément, sans qu’on puisse expliquer ce qui nous fait ainsi briller et brûler sourdement.Il faut lire Le Voyage en Orient, du même auteur, qui accompagne et éclaire cette œuvre maîtresse.

1 commentaire:

  1. Un problème de mise en page sur le site fait que les interviews précédentes sont complètement bouleversées. Je vous prie de m'excuser, j'espère avoir réglé le problème d'ici ce soir.

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