Carnets de lecture

Qu'est-ce qu'un carnet de lecture ?

C'est une activité proposée aux élèves en français, en remplacement de la " fiche de lecture " qui est maintenant à éviter. Il s'agit de tenir un journal de ses impressions et de ses conditions de lecture, au fur et à mesure qu'elle a lieu. J'y reviendrai un mois à venir, dans la section " cours et activités ".
Ici, je ferai un peu des carnets hybrides, mutants, à mi-chemin avec la critique, et raccourcis par rapport à ce qu'on attendrait d'un élève.


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[Mercredi 4 octobre]
Que lire en fonction de votre maison à Poudlard ?

En ce mois spécial Harry Potter, je ne vais pas vous faire l’injure d’écrire une critique de la saga. Ce qu’il y aurait à dire dans un carnet de lecture a déjà été dit ailleurs, et mieux. En revanche, je me propose de vous présenter une sélection qu’on trouve désormais parfois sur Internet, à savoir des conseils de lecture en fonction de votre Maison à Poudlard. Vous ne savez pas quelle est votre Maison ? Deux solutions : vous fier à vos préférences dans les qualités que j’énumère à côté de chaque nom, ou bien aller faire le test de répartition sur Pottermore.
Je présenterai chaque fois trois œuvres, un livre jeunesse, une œuvre d’« auteur mort » (comme le dit Adrien Cahuzac à propos des « classiques ») et un inclassable, c’est-à-dire ne rentrant dans aucune des deux catégories précédentes.


Si vous êtes Gryffondor (courage, force et hardiesse)…

Je classe les Maisons par ordre d’importance croissante. J’expédie donc les Gryffondor le plus rapidement possible, parce qu’ils ont déjà eu largement leur part de gloire. Sachez seulement qu’un ami m’a dit un jour que « les Gryffondor font le bien parce que c’est classe, les Poufsouffle font le bien parce que c’est normal. » Rien ne me paraît mieux définir cette Maison et ses valeurs.

Un roman jeunesse : Anne-Sophie Silvestre, Les Folles aventures d’Eulalie de Potimarron (2010-2013).
Voici une excellente série de romans de cape et d’épée au féminin, portée par une héroïne pleine de fraîcheur et très attachante. On commence dans une tonalité assez naïve et légère, et au fil des tomes on grandit avec Eulalie et avec la gravité des événements auxquels elle est confrontée.
A lire aussi si vous êtes ascendant Poufsouffle.

Un auteur mort : Alexandre Dumas, Les Trois mousquetaires (1844).
C’est surfait, vous l’avez déjà lu ? Alors lisez Pauline, du même auteur. Si l’on ne présente plus les bretteurs de Louis XIII, dont les aventures pas si bien adaptées pourraient pourtant remplir cinq saisons d’une série à elles seules, en revanche on peut parler de l’histoire tragique de Pauline. Dans cette réécriture à la sauce romantique du Barbe Bleue de Perrault, on enchaîne les sauvetages et les mystères, le tout sur fond d’orage normand ou anglais.
A lire aussi si vous êtes ascendant Poufsouffle.

Un inclassable : Stéphane Beauverger, Le Déchronologue (2009)
Tout est déroutant dans ce roman de piraterie / science-fiction : la temporalité (bien sûr, avec un nom pareil !), la langue, le personnage… Et pourtant tout fait sens, et tout est enthousiasmant. Tiens, il faudrait que je le relise…
A lire aussi si vous êtes ascendant Serpentard.


Si vous êtes Serpentard (intelligence, ruse et ambition)…

Aaah les Serpentard… C’est un peu mon fantasme secret… Même si toutes leurs valeurs ne sont pas à garder, ce qui les place dans mon classement derrière les Poufsouffle. J’ai essayé dans ma sélection de prendre en compte tous les aspects de la manipulation qu’on pouvait retranscrire en littérature : manipulation des personnages par un autre, manipulation des personnages par l’auteur, manipulation du lecteur par l’auteur…

Un roman jeunesse : Moka, Jeu mortel (2003).
Tout commence de façon innocente dans un pensionnat pour jeunes filles, voire de façon sucrée et un peu ennuyeuse… Mais allez au-delà de la gentille soirée déguisée qui se prépare à grand renfort de chiffons colorés : jusqu’à la dernière page, on ne saura pas qui manipule qui…
A lire aussi si vous êtes ascendant Gryffondor.

Un auteur mort : Pierre Choderlos de Laclos, Les Liaisons dangereuses (1782)
Le couple de Serpentard le plus séduisant et le plus salopard de toute la littérature française… On lit avec délice et horreur toutes les manigances du Vicomte de Valmont et de la Marquise de Merteuil pour faire triompher la déesse Liberté… Ou du moins essayer.
A lire aussi si vous êtes ascendant Serdaigle.

Un « inclassable » : Pierre Bayard, Qui a tué Roger Ackroyd ? (1998).
Le roman d’Agatha Christie, dont Pierre Bayard s’inspire pour son essai ludique, est lui-même très Serpentard. Commencez par celui-ci : si vous ne l’avez pas lu, vous n’avez pas compris la littérature policière. Pierre Bayard s’amuse de son côté à refaire l’enquête d’Hercule Poirot, pour trouver un autre assassin. Manipulation de l’intrigue par le lecteur, donc, et c’est bien son tour.
A lire aussi si vous êtes ascendant Serdaigle.


Si vous êtes Poufsouffle (patience, justice et loyauté)…

« Etre sincèrement poli, plein de compassion et de gentillesse, dans une société qui voit de la profondeur dans le cynisme et le détachement, est subversif et donc punk. » Le Hufflepunk.
Que dire de plus ? Les Poufsouffle ne ressentent même pas le besoin de se justifier face à la déferlante de critiques dont ils sont l’objet. Ils sont en cela presque plus sages que nous autres Serdaigle.


Un album jeunesse : Antoine Guillopé, Loup noir (2014)
Tout est feutré par la neige dans ce superbe album en noir et blanc. Le silence angoisse ou apaise selon les pages, et porte beaucoup mieux la poésie que ne l’aurait fait n’importe quelle parole.
A lire aussi si vous êtes ascendant Gryffondor.

Un auteur mort : Francis Ponge, Le Parti pris des choses (1942)
Le rapport au monde d’un Poufsouffle est artiste en ce sens qu’il redonne de l’importance aux éléments les plus insignifiants de notre existence. C’est le cas ici : on ne peut apprécier sa porte d’entrée ou son quignon de pain qu’après avoir savouré Francis Ponge.
A lire aussi si vous êtes ascendant Serdaigle.

Un « inclassable » : Andrée Chedid, L’Enfant multiple (1989)
Dans la famille Chedid, je voudrais la grand-mère. Celle-ci parvient à parler d’espoir et de renaissance dans un paysage romanesque français qui pensait pourtant avoir réussi à trucider ces notions sur l’autel du structuralisme. On en ressort heureux, mais sans naïveté.
A lire aussi si vous êtes ascendant Serdaigle.


Si vous êtes Serdaigle (sagesse, érudition et créativité)…

Difficile de faire une sélection pour ceux qui lisent déjà beaucoup… Essayons quand même de satisfaire les élèves les plus classes de l’école de magie.


Un album jeunesse : Claude Ponti, Pétronille et ses cent vingt petits (1990)
Si l’univers de Claude Ponti m’angoissait un peu quand j’étais petite, j’en apprécie aujourd’hui l’immense poésie. Ses albums ont la même capacité de relectures et de réinterprétations infinies qu’un roman bien écrit. On croise dans celui-ci une madeleine inconsolable, un ogre à trompe et une maman dévouée.
A lire aussi si vous êtes ascendant Poufsouffle.

Un auteur mort : Marcel Proust, A la recherche du temps perdu (1913-1927)
Je l’ai dit ailleurs, mais Marcel Proust appartient au clan de ces génies littéraires qui réussissent à mettre en mot ce que vous aviez toujours ressenti, sans jamais arriver à le formuler et sans même avoir conscience que vous le ressentiez. Sans parler de sa réminiscence parfumée à la théine, sa description de la pluie m’a transportée.
A lire aussi si vous êtes ascendant Poufsouffle.

Un « inclassable » : Alain Damasio, La Horde du Contrevent (2004).
Dans ce poétique roman initiatique nietzschéen qu’on ne présente plus, Damasio réussit le pari de la polyphonie : on déteste les personnages les plus attachants, on finit par prendre en pitié les plus haïssables. Chacun a ses fragilités, mais les plus visibles sont finalement celles qui seront les plus salutaires aux héros.
A lire aussi si vous êtes ascendant Gryffondor.


Je m’inspire beaucoup de cet article : https://glose.com/bookstore/que-lire-en-fonction-de-votre-maison-a-poudlard. La sélection de la libraire me paraît excellente, bien d’autres livres que je n’ai pas notés, mais auxquels j’avais pensé y figurent. A consulter aussi, donc.

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[Mardi 12 septembre 2017] Mme de Lafayette, La Princesse de Clèves (XVIIe)

Faux départ
Il y a des livres qu'il faut lire deux fois. Quand j'ai découvert Mme de Lafayette, sur conseil d'un professeur de Lettres, je me suis ennuyée. Les considérations politiques et historiques hors-sujet par rapport à l'histoire principale m'impatientaient, l'éducation dispensée par Mme de Chartres me faisait hurler, et j'avais envie de secouer le personnage principal jusqu'à ce qu'elle agisse ou que mort s'en suive.

Et puis, il est tombé au programme de mes concours. Il a donc fallu que non seulement je le relise, mais qu'en plus je l'étudie. Et ce fut une révélation.
Curieusement, j'ai appris plus tard que je n'étais pas la seule dans ce cas. En discutant du livre avec mes camarades de fortune, je me suis aperçue que d'autres avaient eu la même impression. On ne peut apprécier pleinement La Princesse de Clèves qu'à la deuxième lecture. De là à penser que M. Sarkozy ne l'a lu qu'une seule fois...

La Cour de récréation
La première chose qui me frappe lors de cette deuxième lecture, c'est que la cour de Henri II (et donc, probablement, celle de Louis XIV) ressemble grandement à l'ambiance d'un lycée. Le pouvoir et les relations sont dictées par les sentiments, et en particulier les affaires amoureuses. Et la moindre petite anecdote est rapidement montée en épingle, déformée, amplifiée, et fatale.


Les personnages sont de fait attachants comme des camarades de classe, et en particulier celui de la reine Dauphine. Il s'agit en réalité de Marie Stuart, et de par son âge et sa beauté, elle est au cœur de la jeune génération à la Cour. Elle entretient avec plus ou moins de conscience les diverses intrigues entre les gens autour d'elle. Avec le recul, on peut la voir un peu comme une sorte de Cordélia, généreuse et cultivée. C'est d'elle que vient une des digressions historiques, que je n'ai relue avec plaisir qu'après avoir vu un documentaire sur l'époque, et avoir entendu parlé des Tudors, la série créée par Michael Hirst. En une double-page, elle fait un résumé du règne et des mariages de Henri VIII.


La Cour est aussi un monde de dictats, où il faut toujours sauver les apparences, et où l'on peut à peine choisir son/sa partenaire. Je ne peux m'empêcher de voir la rencontre de Mme de Clèves et du duc de Nemours comme une alliance forcée, comme si toute la cour voulait absolument qu'ils tombent amoureux l'un de l'autre, parce qu'ils vont si bien ensemble : ce sont les plus beaux, les plus parfaits, les plus riches. La capitaine des cheerleaders ne peut sortir qu'avec le quaterback... L'hypocrisie sociale faisant qu'on veut les assortir, mais sans accepter que ce soit officiel. Le seul intérêt, c'est le sujet de conversation.

Un roman féministe ?
L'avantage des cours de Lettres, ce sont les différentes lectures proposées qui enrichissent les interprétations et apportent de nouveaux points de vue. La lecture qui a le plus bouleversé ma vision du roman est l'interprétation féministe.



Il s'agit de voir l'éducation reçue par Mlle de Chartres, et faite par sa mère, comme enseignant le fait que les femmes n'ont pas besoin des hommes et de la passion pour être heureuses. L'histoire de la princesse de Clèves, c'est l'histoire d'une femme reprenant le contrôle sur sa vie et ses sentiments.
A ce titre, l'un des passages les plus célèbres de l'oeuvre, dans lequel le duc de Nemours espionne la princesse, et devient observant observé, peut prendre une dimension symbolique :

   " Elle était sur un lit de repos, avec une table devant elle, où il y avait plusieurs corbeilles pleines de rubans ; elle en choisit quelques-uns, et Monsieur de Nemours remarqua que c'étaient des mêmes couleurs qu'il avait portées au tournoi. Il vit qu'elle en faisait des nœuds à une canne des Indes, fort extraordinaire, qu'il avait portée quelques temps [...]. "

Derrière la gentillette rêverie d'amoureuse, on peut se dire que la princesse de Clèves est donc en train de manipuler pour se l'approprier un symbole phallique et de pouvoir.



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[mardi 18 juillet 2017]    Andrus Kiviräkh, L'Homme qui savait la langue des serpents (XXIe)

Un cadeau d'anniversaire
D'il y a quelques années... Au moins deux, mais ma mémoire me fait défaut.
L'auteur est estonien, la petite critique du bandeau annonce un roman " merveilleux à tous les sens du terme ", il n'en faut pas plus pour éveiller ma curiosité. Il est rare d'avoir un récit inspiré des anciennes croyances populaires païennes et animistes.


Un monde en désenchantement
Dès le premier chapitre, qui ouvre le roman sur la fin de l'histoire, et la vieillesse du narrateur-personnage, le ton est donné. L'ancien monde des chasseurs-cueilleurs achève son agonie face à la civilisation chrétienne. Le héros va nous délivrer un savoir ancien et une culture en voie d'extinction, qui disparaîtra lorsque lui, " sa protégée ", et un vieil élan rencontré lors d'une baignade seront morts.


L'ambiance mélancolique me rappelle un peu celle du Seigneur des Anneaux, dans lequel les Hobbits découvrent d'anciennes magies systématiquement vouées à disparaître. Il y a une espèce de tragédie généralisée, quand ils sortent d'un lieu merveilleux, c'est pour ne plus jamais y revenir. A part Harry Potter, j'ai du mal à imaginer des romans de l'imaginaire qui se situent dans notre monde et ne parlent pas de la fin d'une époque magique. Là où cela me met mal à l'aise, c'est que j'ai l'impression d'être, comme les auteurs de ces livres, dans une dynamique de refus du progrès, et de refuge dans l'archaïsme.

Du merveilleux à l'onirisme
L'ambiance est aussi perturbante pour son glissement du réel à l'imaginaire. La société de son enfance que le narrateur commence à décrire après quelques pages semble tout à fait plausible. On y assiste à un enterrement, des rituels païens pour d'invisibles génies, des repas faits de viande et de fruits. Bien sûr, on a déjà vu le pouvoir de la langue des serpents sur les animaux, mais tout le reste semble être une description juste et fidèle d'une société proto-historique, et rien de surnaturel ne ressort particulièrement.
Et puis, un personnage surgit de nulle part dans la forêt, comme un diablotin, il est fait encore plus corps avec les arbres que le peuple du narrateur, il apparaît tellement soudainement qu'il semble se téléporter, et il parle par énigmes, comme un vieux fou.
Et puis, le grand-père raconte des histoires sur la Salamandre, une ancienne divinité disparue, qui viendra un jour chasser les chrétiens des plaines environnantes, et ramener le règne des serpents.
Et puis, ce grand-père a encore, comme les anciens, la langue fourchue, comme les vipères royales de la forêt.
Et puis, le narrateur est ami avec un couple d'humains tellement traditionalistes qu'ils ne marchent plus à deux pattes sur terre, mais vivent dans les arbres, et élèvent deux poux géants.
Et puis, la grande sœur du narrateur se laisse séduire par un ours, et finit par l'épouser, même si les ours sont volages et libertins, et qu'il faut s'en méfier quand on est une jeune fille.


Et là, on bascule dans le rêve le plus complet. On peut donc admettre que le héros dialogue régulièrement avec son ami le serpent, que sa famille hiberne dans le nid des vipères et que c'est un honneur, que le pain est une mauvaise nourriture parce qu'il rend la langue pâteuse et qu'il empêche de parler siffler la langue des serpents.
De fait, lorsque le narrateur nous ramène à la réalité de la société chrétienne, nous sommes déçus, fâchés et nostalgiques. Andrus Kiviräkh parvient à nous mettre en colère contre la modernité, de manière très habile. Pour autant, l'ambiguïté demeure : le monde païen en voie de disparition est tellement étrange, que je ne meure pas non plus d'envie d'y vivre. Il y a quelque chose de dérangeant dans les deux modes de vie, et c'est là le vrai tour de force de la narration.

Disparition
Pour vous montrer à quel point j'ai apprécié cette lecture, voici une anecdote à propos du livre.
L'exemplaire que j'ai aujourd'hui dans ma bibliothèque n'est pas celui qu'on ma offert : je l'ai oublié dans le train. Je m'en suis aperçue assez vite, et j'ai contacté le service des objets trouvés de la SNCF, mais malheureusement il avait bel et bien disparu.
J'ai donc fait une recherche sur Paris Librairies et quarante minutes de métro pour retrouver et racheter un autre ouvrage, et pouvoir finir sans attendre l'histoire de ce gamin de la forêt, pris dans la tourmente de la christianisation du monde.
J'espère que le voyageur malicieux qui a récupéré mon cadeau a pris autant de plaisir que moi à la lecture.


Ophiophobie
L'un des éléments de ma fascination-répulsion pour ce monde est l'omniprésence des serpents. C'est une de mes peurs paniques, qui me fait angoisser à la moindre petite balade dans la nature.
Mais avec Andrus Kiviräkh, je n'ai pas eu peur, je n'ai pas ressenti de dégoût. Le passage de l'hibernation au milieu des vipères m'a paru presque cosy et mignon.
J'ai quand même eu beaucoup d'empathie pour la jeune villageoise mordue par le serpent ami du héros, qui voulait attirer son attention.


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[lundi 5 juin 2017] Christelle Dabos, La Passe-Miroir (XXIe)

Cette semaine
A l'occasion de la sortie du tome trois, La Mémoire de Babel (tiens, tiens, un titre hildweinien http://alcyon-jdr.com/), je décide de consacrer une page de mon carnet à cette saga de littérature jeunesse.



Un certain concours, une certaine période
Nous sommes en l'an de Grâce 2012. Je suis alors en master et je travaille en littérature jeunesse. Une amie qui a le même sujet d'étude me parle du concours Télérama et RTL du premier roman jeunesse. Trois écrivains sont encore en lice, il faut lire leurs œuvres pour les départager. C'est presque la fin du délais avant le verdict et que les livres ne soient plus accessibles. Je n'ai le temps d'en lire qu'un, mais, Athéna merci, mon intuition est la bonne : Les Fiancés de l'hiver est une vraie révélation, et c'est d'ailleurs celui-ci qui remportera le droit d'être publié.

Enfin ! Un narrateur interne crédible...
Quel début fascinant... nous entrons dans cet univers comme le personnage principal entre dans la bibliothèque : par magie et presque par effraction. Ophélie, comme le titre l'indique, passe à travers le miroir. Nous la voyons en sortir, mais ce n'est qu'à la fin de la description que nous comprenons exactement ce qui vient de se passer. L'auteure considère son lecteur comme quelqu'un d'intelligent, et c'est agréable.

En effet, au fur et à mesure que nous suivons Ophélie dans ses derniers jours chez ses parents, nous découvrons aussi son univers. Mais il faut parfois de l'attention et de la patience : comme de naturel, elle ne nous explique pas tous les aspects de sa vie quotidienne et tous les objets qui l'entourent, même s'ils nous sont inconnus. Evidemment : quand nous marchons dans la rue, nous ne pensons pas : " Tiens ! Une voiture ! Une voiture est un véhicule motorisé à quatre roues, dont la force tient dans une énergie fossile récupérée dans la terre. " Christelle Dabos a choisi de faire penser son personnage comme nous : elle ne passe pas son temps à expliquer pourquoi son écharpe est vivante, d'où lui vient son don de psychométrie, etc. Cela se fait au fur et à mesure, par les événements et les dialogues. Et ça change de bon nombre d'ouvrages de science fiction et d'heroic-fantasy, qui se sentent obligés de fournir les explications encyclopédiques en narration interne dès que le personnage croise un nain ou un blaster. Comme si le héros ne savait pas ce que c'était, et était obligé de se le rappeler à lui-même !



Du steampunk aux Liaisons dangereuses
Je n'aime pas coller des étiquettes aux œuvres originales que j'apprécie, mais " steampunk " est le premier mot qui me vient à l'esprit alors que je découvre les robes à tournures et les trains à vapeur de La Passe miroir. Cependant, l'univers est tellement plus riche : on devine de plus en plus une intrigue théologique et mystique, et le propos de Christelle Dabos sur les apparences nous fait remonter jusqu'à la décadence des milieux libertins du XVIIIe siècle. Car nous découvrons avec Ophélie que son nouveau lieu de vie n'est qu'illusions et faux-semblants : derrière les murs peints et les couchers de soleil éternels se cachent la moisissure, la crasse et la morbidité. Derrière les costumes et les perruques, les nobles courent après les plaisirs vains et éphémères, interdits aux jeunes fiancées, recommandés aux nouvelles mariées, lourds d'enjeux politiques.

Une scène dans un labyrinthe de miroirs retient particulièrement mon attention : elle m'angoisse et me fascine, je suis fébrile car je crains pour l'héroïne, et en même temps je redoute le moment où elle retrouvera son chemin.



Mes attentes pour la suite
J'ai lu Les Fiancés de l'hiver avant sa parution officielle. Je l'ai offert, pour encourager l'auteur. J'ai acheté Les Disparus du Clairedelune dès que je l'ai vu en librairie. Je vais attendre mon anniversaire avant de me procurer La Mémoire de Babel (sait-on jamais !), mais une chose est sûre je fournis de grands espoirs pour l'intrigue et ses aboutissants.

L'évolution des personnages d'abord : et c'est là une de mes rares craintes. J'ai adoré l'évolution de Farouk, l'esprit de famille, de Thorn, le fiancé de l'héroïne, d'Archibald, l'illusionniste libertin. Je n'ai pas aimé du tout celle de Bérénilde : elle était pour moi un des meilleurs personnages, une femme fatale, un modèle de la force qu'il faut pour survivre dans cet univers. Et sa transformation en mère modèle, aimante, douce et inquiète m'a un peu agacée. Espérons que cette attitude ne lui restera pas. La surprise de ce que cache chacun des protagonistes est une grande force de ces romans, j'attends donc d'être surprise par eux, et en particulier par Bérénilde.

J'ai évoqué la théologie. Quelques interludes du deuxième tome, et le titre du troisième, laissent présager une évolution vers une suite eschatologique et apocalyptique, aussi bien que méta-littéraire. Pourvu que les révélations soient à la hauteur !

Allez vous faire une idée : http://www.passe-miroir.com/


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Blaise Pascal, Pensées (XVIIe siècle)

Je découvre le livre…

J’adore les objets, surtout les livres, qui ont une histoire. Celui-ci, à couverture rigide, en format poche et aux feuilles jaunies, presque marron, a l’air d’avoir connu plusieurs propriétaires avant d’arriver jusqu’à moi. Il est usé, ce qui, malgré son format vieilli, va me déculpabiliser à la lecture : je maltraite beaucoup mes livres, et je vais pouvoir l’annoter en long, en large et en travers.
Il a eu au moins un propriétaire avant moi, puisque c’est Romaric Briand qui me l’a donné, comme il en avait une autre édition. On s’était tous les deux aperçu qu’il avait, dans Sens, cité un de mes professeurs d’université, Laurent Thirouin, spécialiste de Blaise Pascal.


Mes conditions de lecture

J’ai un moment cru que le format des Pensées, ces billets plus ou moins courts, en ordre presque artificiel, formé après la mort de l’auteur, pourrait se prêter à une lecture aux toilettes, en parallèle de mes autres lectures. En fait pas du tout. Cela demande trop d’attention et de suivi. Donc je vais le lire comme un roman, sur mes trajets pour aller au travail, dans le métro. La ligne 13 parisienne n’est pas très commode pour ça, mais tant pis : il faut que j’ai systématiquement mon crayon à la main, il se passe rarement une page sans que j’ai des phrases à souligner, à commenter, à questionner.

En lisant, en annotant



Je ne suis pas croyante, encore moins pratiquante. Et pourtant. Je suis frappée par la justesse des premiers fragments. Blaise Pascal, comme Marcel Proust, et Milan Kundera dans une moindre mesure, rejoint les auteurs que je range dans la catégorie « génie ». Je les classe ainsi en suivant cette définition : un génie est celui qui met en mots ce que tu as toujours ressenti, sans savoir comment le formuler, sans même que tu saches que tu le ressentais.
Blaise Pascal parvient à mettre des mots sur les raisons pour lesquelles je n’arrive pas à convaincre quand j’essaye d’expliquer pourquoi, selon moi, l’humain est supérieur à l’intelligence artificielle. Pourquoi même le livre papier, la création de l’artiste sont supérieurs à des œuvres qui seraient faites « au hasard » en laissant des machines écrire. Il arrive un moment dans ces discussions où je deviens impuissante, et mon interlocuteur également : nous avons étalé tous les arguments qui nous paraissaient irréfutables l’un et l’autre, et pourtant nous ne pouvons qu’être renvoyés dos à dos, toujours accrochés à nos convictions. Pascal vient de m’expliquer pourquoi, avec son célèbre, mais trop mal compris :

Le cœur a ses raisons, que la raison ne connaît point, on le sait en mille choses.[1]

En d’autres termes, je sens que j’ai raison, et mon interlocuteur en a le sentiment aussi, mais nous pourront plus faire appel à la raison pour nous convaincre mutuellement. Et c’est quelque chose qui revient régulièrement dans les Pensées.
Je suis aussi frappée par plein d’autres passages célèbres. L’argument du pari, par exemple, qui explique qu’on a tout à gagner à croire en Dieu. Il ne me convainc pas (et Pascal l’explique avec les « raisons du cœur »), mais il est tout de même incroyable de simplicité et de justesse. Mieux vaut passer une éternité dans la béatitude et perdre un peu dans notre vie mortelle, que de gagner un peu dans notre vie mortelle et être une éternité dans la souffrance. Avec les Pensées, Pascal entreprend une défense, une sorte de publicité pour la religion catholique, et je trouve qu’il s’y prend plutôt bien.
J’ai un peu moins apprécié les derniers fragments cependant, axés uniquement sur des réflexions théologiques, et beaucoup moins applicables à un ressenti laïque.



[1] Section « Des moyens de croire » dans l’édition Léon Brunschvicg.

1 commentaire:

  1. Quelques petits soucis qui explique la publication tardive de mon article sur Pascal : je me suis cassé le coude. J'espère que ça ne me retardera pas trop dans la suite.

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